Véronique Lauvergeat, Hypnothérapeute à Orléans

LE PARDON, difficile à vouloir et dur cheminement

30/11/19

IL EST DES MOMENTS POUR VIVRE LES CHOSES ET D’AUTRES POUR LES SYNTHETISER.

Alors voici des quelques morceaux pour y voir clair sur ce processus complexe.

Il y a les pardons ordinaires – accordés sans trop de douleur pour un mot ou un geste de trop.

Et puis il y a les pardons extraordinaires - ceux que nous avons tant de mal à concéder, après avoir été blessé(e) au plus profond de nous-mêmes.
Pardonner à un parent bourreau, à un agresseur ou au chauffard qui a renversé l’un de nos proches implique un cheminement intérieur long et exigeant, difficile à vouloir et éminemment dur à parcourir.

Acte de courage pour certains, aveu de faiblesse pour d’autres, qui lui préfèrent la vengeance, le pardon va rarement de soi. Pourtant, toutes les victimes qui ont pardonné s’accordent à dire que cette démarche les a libérées, qu’elle a même insufflé une nouvelle énergie dans leur vie. En effet, le pardon sert avant tout à se libérer soi-même. Qu’on le demande ou qu’on l’accorde, il est le fruit d’un vrai travail sur soi dont l’issue reste pourtant incertaine : on peut sincèrement souhaiter pardonner sans forcément y parvenir…

Le processus opère en partie à notre insu et, surtout, nous ne sommes pas tous égaux devant le pardon. Sa « réussite » dépend moins de l’outrage subi que de la façon dont nous l’avons vécu.
Ainsi, deux enfants abandonnés n’auront pas le même destin. L’un pourra aborder la vie comme un combat… l’autre s’abandonnant lui-même percevra son existence comme une lutte perdue d’avance… qu’ils aient ou non pardonné à leurs parents. Chaque histoire est singulière, chaque processus est unique et il existe autant de pardons que de victimes.

Quoi de plus difficile ? Quoi de moins évident que ce geste ?

Le pardon n’est pas un acte ou une formule magique. On ne peut effacer le vécu ou faire comme si tel événement ou telle personne n’avait pas existé. La vie est faite de moments, de cheminements et d’étapes. La démarche du pardon peut prendre du temps ou être très rapide - de quelques minutes à plusieurs années. Tout dépend de l’offense ou des personnalités en cause ! Le temps importe peu, l’ordre des étapes aussi, mais chacune des étapes dans le processus est comme un passage obligé.

Sources :
Nicole Fabre, Les Paradoxes du Pardon, Editions Albin Michel
Gabrielle Rubin, Du bon usage de la haine et du pardon, Editions Payot
Desmond Tutu, Le Livre du Pardon, Éditions Guy Tredaniel

1. Décider de ne plus souffrir
- Faire Stop
Le pardon est impossible tant qu’on perpétue les gestes qui offensent. Le préalable au pardon est de faire cesser l’offense ou de se soustraire à l’offense. Je me dois à moi-même de maintenir les conditions de ma survie. Une offense est une menace et je ne saurais l’accepter. Il y va de l’estime que je me dois et de la protection qu’il me faut pour pouvoir vivre.

Si l’offense ne cesse pas, aucun processus de pardon ne peut s’enclencher. Mais comment y mettre un terme ? Face au coupable – un employeur misogyne, un ami qui a trahi sa parole, un mari infidèle, un parent défaillant, ou encore un violeur… – la victime peut perdre ses moyens, ses capacités, paralysée par sa souffrance.

- Quitter le champ de violence
La première étape consiste donc à décider de ne plus souffrir, à sortir de la violence subie. Quitte à prendre du champ et à mettre de la distance entre soi et le responsable de sa douleur. Dans les cas particulièrement graves, lorsque notre intégrité physique ou psychique est en jeu, la plainte déposée en justice peut être le seul moyen de franchir cette première étape et de mettre le coupable face à ses responsabilités. Pardonner à un agresseur n’empêche pas de porter plainte. La justice rendue au nom de la société, objective la faute, reconnaît la blessure et désigne le coupable, mais seule la victime, si elle le souhaite, peut pardonner.

2. Reconnaître ma blessure, m’avouer ma souffrance
- Sortir du silence
On ne peut pas pardonner si l’on persiste à nier qu’on a été offensé, laminé, blessé, mis à nu, humilié, maltraité. L’une des premières tâches est de revivre l’événement de l’offense et d’accepter cette blessure, cette honte et cette souffrance.
Il en est de l’offense comme d’un hameçon dans le doigt : on ne peut pas l’enlever en l’arrachant ; il faut l’enfoncer davantage dans la chair pour en dégager la pointe.

- Pas question de nier ou de minimiser l’offense
Ce serait du refoulement, c’est-à-dire refermer une plaie infectée sans l’avoir nettoyée ; l’abcès se forme sous la suture et risque d’infecter tout le corps. Je me dois de me souvenir. Si j’oublie l’offense subie, je ne peux pas guérir…
Reconnaître ma blessure, c’est aussi entrer dans ma vulnérabilité ! L’offense provoque un sentiment d’humiliation et de honte, de pauvreté intérieure et d’abîme. La révélation au grand jour de l’offense, de ma blessure, de ma fragilité m’oblige à « lâcher prise » et à accepter tout de moi. Cela vient briser l’image idéale que j’avais de moi-même : j’aurais aimé être fort(e). Mais non ! J’ai des limites, je peux parfois être faible, dépendante, incompétente, inadéquate, impuissante, défaillante, démunie...

3. Trouver quelqu’un avec qui partager ma souffrance
- Oser ma parole
Si je ne fais rien, la blessure se referme sur moi. Enfouir ma blessure, la ruminer, c’est le meilleur moyen de l’envenimer au fond de moi. Il me faut la dire, l’extirper par la parole. La parole dite est comme le drainage d’un abcès de pus, un drainage de toute l’amertume, la rancune et la douleur reçue à l’endroit de ma blessure. J’ai à déposer l’armure et à trouver une oreille bienveillante et chaleureuse, capable de me donner réconfort et consolation.
Ce peut être un proche. Mais la famille et les amis ne savent pas toujours comment répondre ; ils sont souvent désorientés et démunis. Pas si facile d’oser sa parole et pas si facile d’écouter - sans juger, sans moraliser, sans accabler de conseils, sans essayer de soulager le mal. Ils peuvent se lasser, surtout si la blessure est profonde et qu’elle a besoin de se dire et de se redire.

Je peux me tourner vers des professionnels de l’écoute, des thérapeutes, des psychologues et des psychiatres.

- Déposer ma vérité
Il me faut du courage pour aller trouver quelqu’un d’inconnu et lui parler de moi, dépasser ma honte et accepter d’exposer mes fragilités, mes symptômes. C’est pourtant une manière de s’aimer soi-même et de se dire : "Je suis quelqu’un d’important à mes yeux et je vaux la peine de soigner mes blessures". En me blessant, l’autre a oublié les égards dûs à tout être humain ; il m’a traité comme on traite une chose, comme si j’étais rien. Après cette blessure, j’ai besoin d’ouvrir un espace qui me replace dans mon entière humanité. Un psychothérapeute peut être ce vis-à-vis humain qui favorisera cette reconstruction. Le fait de dire dans un cadre sécure, soutenant et bienveillant facilite l’intégration et la transformation des événements traumatiques du passé.

4. Bien identifier sa perte pour en faire le deuil
- Faire le constat des dégâts
Quand une personne m’a offensé, j’ai un deuil à faire. Il me faut identifier la perte. Par la blessure qu’il m’a fait, mon agresseur m’a pris quelque chose. Au minimum, il m’a pris un peu de ma sérénité, de ma joie, il a terni l’image que je me faisais de moi-même. Au pire, il m’a atteint dans mon intégrité. Cela nécessite de faire un inventaire précis des dommages causés par l’offense : estime de soi, confiance en soi, sécurité intérieure, rêve de bonheur, rêve de réussite, rêve de famille, beauté, santé, image sociale, admiration d’un être aimé...

Ceci étant, il est important de séparer l’offense elle-même de mon ressenti et de l’interprétation que je m’en donne :
- mon ressenti peut-être exacerbé par un fait similaire, plus ancien, non soigné, et qui me fait réagir à l’offense présente de manière disproportionnée. Dans ce cas, il faut commencer d’abord par s’occuper de soigner l’offense la plus ancienne – originelle.
- au sujet de l’interprétation que je me donne de l’offense, elle est souvent programmée par l’apprentissage que j’ai fait dans l’enfance de ce genre de situation. Il est possible, en prenant conscience de cet apprentissage initial de réapprendre autrement. On ne peut pas changer les faits mais on peut changer la façon de les percevoir !

Il est important de prendre conscience que ce n’est pas tout notre être qui a été offensé, mais des parts de nous-mêmes. Il reste toujours une zone intacte, un point de tranquillité immuable, une petite lumière dans les royaumes des ombres…

5. Accepter ma colère et mon envie de me venger
- Mobiliser mon agressivité
En vertu d’une conception tronquée de l’amour, nous jugeons souvent devoir refouler tout mouvement d’agressivité. Or, une émotion refoulée surgira tôt ou tard sous forme de déviations - critique, cynisme, hostilité, ou sous forme de somatisations - symptômes, maladie...
Une émotion de colère n’est pas négative ; elle est é-motrice pour (re)prendre sa vie en main dans le respect de son être. Ne pas reconnaître sa colère et son envie de se venger sous prétexte de vouloir pardonner, c’est se mentir à soi-même et travestir le pardon en grimace sociale.
La colère est une bonne chose quand elle répond spontanément à une blessure. Elle me signale qu’il y a eu atteinte à l’intégrité de mon territoire, et de plus, elle met à ma disposition l’énergie dont j’ai besoin pour rétablir mes frontières. Je dois simplement veiller à ne pas la laisser se dégrader, ni en jugement de condamnation qui réduit l’autre à son acte inacceptable, ni encore moins en passage à l’acte destructeur.
En chacun de nous, il y a un enfant. Cet enfant offensé s’est senti humilié, maltraité, impuissant à se protéger. Il se sent coincé à la fois par sa peur et sa peine. Il rêve de reconquérir son pouvoir en infligeant à l’autre une cuisante défaite, et pour cela, il va solliciter l’aide de toutes les parties disponibles de sa personnalité, spécialement de celles qui jugent et condamnent. Si, au lieu d’investir dans une démarche de jugement et de condamnation, je prends un peu de temps pour aider cet enfant intérieur - à exprimer jusqu’au bout son humiliation, sa peur et sa peine, dans un climat de respect, mes envies de vengeance ne tarderont pas à disparaître.

- Exprimer ma colère
Pour pardonner, la victime doit en vouloir à son « bourreau », c’est-à-dire reconnaître sa propre souffrance et accepter qu’elle « sorte ».
Agressivité, colère, voire haine sont utiles dans un premier temps. Elles sont le signe d’une bonne santé psychique, le signe que la victime n’est pas dans le déni et ne porte pas la faute de l’agresseur sur elle. Comme l’explique Gabrielle Rubin, « la haine est un sentiment très violent, que l’on ne peut pas faire disparaître. Si l’on n’est pas capable de la retourner contre son agresseur, on la dirige nécessairement contre soi » - au risque de déclencher un processus d’autodestruction ou de maladie à répétition.

Pourtant, exprimer directement sa colère, sa haine et ses reproches à son agresseur est rarement envisageable. Le coupable peut ne pas se reconnaître comme tel, ou exercer une emprise trop forte sur la victime pour qu’elle ose l’affronter. Il est quand même possible de faire un travail de détachement en soi : écrire dans un cahier tout ce qui nous anime, s’ouvrir à une personne de confiance ou encore consulter un psychothérapeute si la situation est trop douloureuse.

- Cesser de me sentir coupable
La plupart des victimes se sentent paradoxalement coupables de ce qui leur est arrivé. « La réalité c’est que ce n’est pas de ma faute. » Tenter de savoir quelle part de nous-mêmes a été blessée va permettre de relativiser ce sentiment de culpabilité et la souffrance qui l’accompagne. Est-ce notre orgueil, notre réputation, notre honneur, notre intégrité physique qui a été entamé ? Répondre à cette question peut aider à « se disculper, c’est-à-dire à reconnaître que sa responsabilité n’est pas engagée. » Il s’agit alors de se détacher de son moi idéal, cette image fantasmée de nous-mêmes et de sortir de la litanie « je suis impardonnable de ne pas avoir agi différemment ». Etonnamment, « ce sont les innocents qui souffrent d’une culpabilité indue. Les bourreaux le plus souvent se portent plutôt bien. »
Dans certains cas dramatiques – viol, inceste… – se pardonner à soi-même peut se révéler indispensable pour continuer à vivre.

6. Comprendre celui qui m’a blessé
- Faire un pas dans les chaussures de l’offenseur
Il est important que je fasse l’effort de comprendre mon offenseur en essayant de voir les choses momentanément de son point de vue. Bien sûr, ce ne sera ni pour l’excuser, ni pour minimiser ce qu’il a fait, mais tout simplement pour être honnête et remettre le geste de l’autre dans son contexte concret. Qu’a–t-il vécu lui-même ?

Son histoire l’a amené jusqu’à ce geste qui a croisé ma propre histoire.

- Tenter d’essayer de comprendre
A travers ce(s) gestes qui m’ont blessé(e), l’autre tentait certainement d’obtenir quelque chose de bon pour lui-même. Il n’y a pas de comportement sans intention positive. Il était entrain de vouloir résoudre quelque chose pour lui sans me prendre en compte dans mon besoin, mon existence, mon humanité – égocentré sur son petit « je », tout blessé lui-même.

Comprendre n’est donc ni excuser, ni disculper, mais porter un regard plus lucide sur cette personne pour saisir toutes les dimensions de la personne et les motifs de la faute. Le pardon n’apparaîtra plus ensuite comme un geste irréfléchi ou aveugle, car on aura trouvé des
« pourquoi ». Une meilleure compréhension des antécédents et des conditionnements d’une personne aide le processus de pardon.
Cette démarche implique que je cesse de blâmer et de juger. Condamner mon offenseur revient à me condamner moi-même. Une grande partie de ce que je réprouve dans l’autre est souvent une part de moi-même que je refuse de reconnaître en moi.

Cependant, même si l’on veut tout savoir sur son offenseur, on ne saura jamais percer totalement le secret, ni même découvrir tous les motifs de son geste, motifs souvent inconnus de lui-même dans des répétitions transgénérationnelles qui lui échappent. On se retrouve face à un mystère. Ainsi comprendre l’offenseur, c’est accepter de ne pas tout comprendre !

7. Trouver un sens à ce qui m’est arrivé
- Qu’est-ce que j’en fais ?
Toute souffrance m’apprend des choses importantes sur moi-même.
Par cette faille, je m’ouvre des possibilités insoupçonnées pour moi-même et pour ma relation avec les autres. C’est ainsi que l’on peut découvrir le cadeau enfoui sous l’offense – « la médaille du revers ».
Je suis pour ma part, toujours émerveillée par les gens qui ont su transcender leur histoire
- émerveillée par ces parents remarquables qui, après avoir subi la perte d’un enfant à cause d’un agresseur pervers ou d’une maladie incurable, fondent une association d’aide pour les autres parents dans le même cas,
- émerveillée par tous ces artistes, comiques, acteurs et réalisateurs qui ont transcendé leur souffrance et mis en scène leurs propres histoires - « Au nom de la terre » en est un exemple,
- émerveillée par ces écrivains qui nous livrent le propos ciselé de ce qu’ils auraient tant aimé entendre de repenti et de pardon,
- émerveillée par ces femmes violées qui s’engagent dans la relation d’aide, thérapeutes et soignantes…
comme si une tragédie personnelle pouvait se transformer en victoire, une souffrance en réalisation humaine... une contribution à quelque chose de plus grand que soi.

Jean-Paul Sartre disait : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de vous, mais ce que vous faites de ce qu’on a fait de vous. »

8. Prendre son temps et cesser de s’acharner à vouloir pardonner
- Pardonner, c’est tout sauf passer l’éponge.
Un pardon accordé trop vite ne soulagera personne. Il est conseillé d’attendre qu’il s’impose, presque de lui-même, de « laisser passer le temps tout en étant actif dans le processus. » Un pardon accordé trop rapidement peut être perçu par le coupable comme une absolution. Pardonner sans cette attente serait un leurre pour la victime, qui éprouverait encore du ressentiment, même inconsciemment. Et le danger serait, une fois de plus, que cette illusion de pardon se retourne contre la personne blessée.

- Lâcher prise sur le pardon
Cela signifie de renoncer à vouloir être l’unique auteur de mon pardon, renoncer au pouvoir personnel qu’il pourrait m’apporter, pour me détacher de l’orgueil subtil et de l’instinct de domination. C’est accepter de collaborer à quelque chose de plus grand que moi, pour élever la conscience de l’histoire transgénationnelle et plus vastement la conscience du monde.
Le pardon n’est pas un acte de volonté dépendant uniquement de soi. Il est avant tout le fruit d’une conversion du cœur. Cette ouverture du cœur, même si elle peut être immédiate et spontanée dans certains cas, se produit et s’agrandit aussi dans la durée.

Probablement, qu’il faut se savoir digne de pardon - expérimenter le pardon d’autrui pour soi-même, pour être capable de pardonner à son tour. La personne incapable de se laisser aimer - ou de se rendre compte qu’elle l’est, ne peut donner de l’amour. Ne se sent pas aimé jusqu’au pardon qui veut. C’est une grâce d’être pardonné.

9. Décider de ma réponse à cette blessure
- Répondre autrement que par la vengeance
Me venger, ce n’est pas exiger une juste réparation pour le tort que l’on m’a causé, mais plutôt faire du tort parce qu’on m’a fait du tort. C’est prendre pour modèle un comportement destructeur dont je fais déjà les frais.
En quoi cela pourrait-il me construire ? Si consciemment et volontairement je fais comme mon agresseur, en me vengeant, au nom de quoi puis-je lui reprocher son geste ?
Me venger enclenche une spirale sans fin : l’autre ne va-t-il pas à son tour vouloir se venger de ma vengeance ?
Me venger, ce serait alors investir pour prolonger un passé de souffrance au lieu d’investir dans la guérison de ma blessure.

- Décider de cesser de nourrir le passé
La vie est devant. Les émotions doivent être exprimées. Il faut le temps nécessaire à cela. Les thérapeutes sont là pour donner le temps et le lieu - un espace à l’expression de ces émotions. Mais cet espace a des limites. Me poser en victime perpétuelle est une attitude qui peut m’apporter des avantages car je sollicite de la consolation. Je peux aussi réduire ma vie à ce malheur et entrer en relation avec les autres par ce moyen et en obtenir considération, voire célébrité. Je deviens important aux yeux des autres par ce moyen, cette offense. Mon besoin de protection peut être tellement grand que mon offense peut être le moyen tout trouvé de solliciter constamment amis, famille, milieu médical. « Voyez comme je souffre ! » Mais pour vivre pleinement, je dois grandir et renoncer à ce que les autres me plaignent toujours et me protègent. Je dois assumer les responsabilités de ma vie à venir sans me cristalliser sur ma souffrance passée.

Dire à mon offenseur : je te par-donne ! C’est renvoyé à l’expéditeur ce qu’il a déposé d’offense sur moi et dedans moi. C’est ne plus permettre à l’autre, par son offense passée, de continuer à me faire du mal dans le présent. Je lui permets de continuer à me blesser si je reste dans la vengeance ou si je persiste à me considérer comme une victime. Le pardon est un événement, c’est-à-dire qu’il y a un avant et un après. C’est une décision consciente et motivée qui vient au terme d’un long cheminement. Le pardon est un don gratuit. C’est moi qui décide que je suis prêt et que je te redonne ce que tu as déposé dedans moi. Le pardon est un rapport personnel entre l’offensé et l’offenseur. Il est important qu’il soit délivré explicitement.

10. Se pardonner à soi-même
C’est le point tournant de la démarche de pardon.

On ne peut accorder de pardon à autrui avant de s’être pardonné à soi-même. C’est dans la mesure où je prends conscience et accepte mes limites et ma finitude que je peux avoir de la compassion pour l’autre et lui pardonner. Pour se pardonner à soi-même, il faut s’aimer.
Or souvent, du fait de l’histoire, on est pétri de mésestime envers soi-même, voire de haine.

Cette hostilité envers soi vient tout d’abord des messages négatifs reçus dans l’enfance de la part de parents agressifs, déviants, malades ou d’éducateurs maladroits, défaillants ou mal intentionnés.
Il se forge ainsi un complexe d’infériorité qui peut me rendre toujours déçu de moi-même. Je dois me pardonner de ne pas être forcément comme les autres attendaient que je sois.
Je dois accepter d’être ce que je suis et me regarder avec mes propres yeux en me libérant du regard dévalorisant ou désapprobateur qui a pesé sur l’enfant que j’étais.
Une autre raison de l’hostilité envers soi vient de la recherche d’un bonheur et d’une perfection absolue. Ce désir d’être irréprochable, parfait, tout puissant, entre en conflit avec la réalité de notre humanité limitée.
Grandir, c’est apprendre à accepter sa finitude et tolérer son sentiment de ne pas être parfait. Je n’ai pas à m’enfermer dans des regrets éternels de ce que j’aurais dû faire ou être. En acceptant et en me pardonnant mes propres failles, je peux concevoir et pardonner celles d’autrui.

« Un être que l’on contraint à se regarder sans indulgence, certains disent hors de la « douce pitié de Dieu » ne peut tomber que dans la haine et le mépris de soi. » (Bernanos).

11. Décider de ce que je veux faire de cette relation
- Pardonner, ce n’est pas forcément rétablir la relation.
Beaucoup de gens ne pardonnent pas parce que pour eux, pardonner voudrait dire recommencer comme avant.
Non, pardonner c’est décider, après avoir consacré un temps suffisant à l’écoute de ma blessure et à l’expression des sentiments qui y sont liés, de ne plus investir concrètement d’énergie dans ces mêmes émotions. Le pardon concerne le passé. Pour le présent et pour l’avenir, je suis responsable de répondre aux questions suivantes :
• cette relation est-elle constructible entre moi et mon agresseur ?
• Si oui, à quelles conditions et à quel prix ?
• Cela vaut-il la peine de payer ce prix-là ?

Je décide de mettre fin à la relation ou je décide de la renouveler ?
La suite du pardon peut être la réconciliation. Mais celle-ci n’est parfois pas possible, ni souhaitable.

L’offenseur doit reconnaître sa part de responsabilité dans la faute et dans chacune des offenses faites. Il n’y a pas de réconciliation sans sincères repentis. L’offenseur doit aussi chercher à faire la vérité sur lui-même et profiter de son expérience malheureuse pour réviser certaines de ses attitudes et ses comportements.

- Redevenir acteur de sa vie
Aussi, pardonner n’est forcément se réconcilier avec son bourreau.
Alors comment savoir si nous avons vraiment pardonné ? Lorsque nous ne ressentons plus ni colère, ni rancœur à l’encontre de celui qui nous a fait souffrir, « lorsque tout sentiment de culpabilité pour ce qui s’est passé a disparu », on peut considérer que l’on a pardonné. Un autre signe indubitable que le pardon a été accordé est « le passage à l’acte, qui conduit au retour de la mobilité dans sa vie ». Le pardon est souvent un acte libérateur dans lequel la douleur se dissout et qui permet à l’offensé de redevenir acteur de sa vie, de ne plus subir, voire même de revenir plus fort.

« Pardonner, c’est s’ouvrir, s’agrandir, c’est laisser en soi la place pour accueillir l’autre. »